Physiopathologie

Physiopathologie de la symptomatologie oesophagienne

La symptomatologie oesophagienne regroupe huit symptômes principaux : pyrosis, dysphagie, odynophagie, douleurs thoraciques, sensation de boule dans la gorge, éructation, hoquet, rumination. La manométrie oesophagienne est un élément essentiel de la compréhension de cette symptomatologie. Nous exposerons l'apport des techniques manométriques à la connaissance de la physiopathologie des symptômes oesophagiens, puis la physiopathologie de la symptomatologie extra-oesophagienne (respiratoire, O.R.L. et cardiaque) et le comportement moteur de l'oesophage pendant les vomissements.


Pyrosis

Paradoxalement, la physiopathologie du pyrosis est peu connue. Si l'on n'est pas surpris que le passage de liquide acide reproduise la symptomatologie (chapitre 5.3), le pyrosis est également reproduit par la distension oesophagienne (chapitre 5.3) ou le reflux de sels biliaires [Kaye, 1974]. La douleur serait secondaire à la stimulation de chémorécepteurs (l'acide semble être le stimulus principal) présents dans la muqueuse profonde (les anesthésiques de contact ne modifient pas la réponse douloureuse) [Richter, 1993]. Cette réaction douloureuse serait favorisée par l'inflammation de la muqueuse oesophagienne. Un trouble de la motricité oesophagienne induit une altération de la clearance, par ailleurs, l'acide oesophagien initie des anomalies motrices que nous décrirons (chapitre 9.1).


Dysphagie

Physiopathologie

La dysphagie peut avoir plusieurs origines :

-Il est clair qu'une anomalie de l'initiation de la déglutition (achalasie, anomalie de la relaxation du SSO) ou du péristaltisme du segment initial de l'oesophage (apéristaltisme, hypotonie des ondes contractiles) aboutit à une distension oesophagienne, responsable d'une gêne se traduisant par la dysphagie.
-De même une anomalie du péristaltisme du corps oesophagien peut être responsable d'une altération de la clearance oesophagienne [Kahrilas, 1988] aboutissant à une sensation de blocage des aliments, dont la traduction fonctionnelle est une dysphagie.
-Une réduction de la lumière oesophagienne, même minime, peut entraîner une dysphagie élective pour les bolus de grande taille, peu mâchés.

La dysphagie non-obstructive du RGO résulte de l'association aux troubles moteurs décrits (chapitre 9.1) d'anomalies possibles de la sécrétion salivaire [Helm, 1984; Helm, 1987], et des troubles de la nociception [Clouse, 1991]. Ces signes sont majorés lorsque les troubles moteurs oesophagiens sont associés à des troubles psychiques [Clouse, 1983]. Les enregistrements simultanés du pH et de la motricité ont montré que chez ces patients, la fréquence des contractions non propagées est augmentée au cours des repas [Singh, 1992].


Stratégie diagnostique devant une dysphagie

La manomètrie oesophagienne doit être systématique devant une dysphagie non expliquée. Elle montre dans plus de la moitié des cas, des anomalies motrices, par ordre de fréquence : achalasie, troubles moteurs non spécifiques, spasmes étagés et nut-cracker [Katz, 1987]. Malheureusement, les progrès diagnostiques précèdent les progrès de la thérapeutique, et il est fréquent de ne pas pouvoir proposer de traitements adaptés aux troubles diagnostiqués [Hocking, 1988], c'est pourquoi certains recherchent systématiquement un RGO [Bancewicz, 1987].

Devant une dysphagie haute, l'examen cinéradiographique au mieux couplé à la manomètrie permet de décrire précisemment les structures pathologiques et d'expliquer la dysphagie [Karstoft, 1990].


Douleurs thoraciques

Le(s) mécanisme(s) à l'origine des douleurs thoraciques d'origine oesophagienne est imparfaitement connu et les nocirécepteurs oesophagiens muqueux et musculaires ne sont pas encore clairement identifiés. Il est plutot généralement admis que la sensation douloureuse survient lorsqu'il y a stimulation excessive des récepteurs, quelque soit leur type [Grundy, 1989]. De nombreuses hypothèses sont proposées d'après l'analyse de la pathologie clinique. En effet, l'expérience clinique montre que la douleur peut être provoquée par la stimulation des :

-mécanorécepteurs : distension (voire le test de distension par ballonnet dans le chapitre 5.3), spasmes des troubles moteurs. Cependant l'étude de la motricité oesophagienne à l'aide d'enregistrements de longue durée montre que les troubles moteurs sont rarement associés à une symptomatologie clinique [Janssen, 1986]. Par contre l'analyse biomécanique des tests de distension par le ballonnet suggère la stimulation de mécanorécepteurs situés dans les fibres longitudinales de l'oesophage [DeCaestecker, 1992].
-chémorécepteurs : acide (voire le test de Bernstein dans le chapitre 5.3), bile. La perfusion acide peut également produire des troubles moteurs, stimulant les mécanorécepteurs. Cependant les enregistrements holters pH-mètriques et moteurs montrent que les reflux spontanés sont rarement associés à des troubles moteurs [Janssen, 1986]. L'hypothèse d'une hypovascularisation induite par les troubles de la motricité et responsable de la douleur a été proposée par certains [McKenzie, 1988]. Cette supposition n'a pas reçu de confirmation à ce jour.
-thermorécepteurs : sensibilité au froid. L'ingestion de bolus froids est responsable d'une perte du péristaltisme et d'une dilatation [Meyer, 1981]. La douleur serait donc déclenchée par la stimulation de tenso-récepteurs oesophagiens.
-tenso-récepteurs : la dilatation oesophagienne produite par un blocage alimentaire ou un rôt est responsable de douleurs thoraciques. Cette distension peut également être produite par un trouble moteur.

Enfin l'hypothèse d'un abaissement du seuil à la douleur est supportée par le fait que les patients souffrant de douleurs thoraciques éprouvent cette peine pour des volumes plus faible que les sujets témoins lors des tests de distension [Richter, 1985; Richter, 1986]. Cette hypothèse expliquerait l'efficacité clinique des anxiolytiques dans cette symptomatologie [Clouse, 1987]. Pour certains, ce seraient plus une atteinte des mécanismes centraux de contrôle de la nociception que des mécanismes périphériques (oesophagiens) qui seraient à l'origine des douleurs thoraciques [Smout, 1992].


Sensation de boule dans la gorge

Cette symptomatologie a également une origine plurifactorielle. La manométrie oesophagienne a permis de montrer que, chez les patients se plaignant de boule dans la gorge, le tonus du SSO est normal [Lingell, 1987] et qu'il réagit normalement à la stimulation physique, chimique [Cook, 1989] ou psychique [Cook, 1987]. De plus, la sensation de boule dans la gorge semble indépendante du niveau de pression du SSO [Cook, 1989] et l'hypertonie du SSO induite par le stress n'est pas corrélée au symptôme clinique [Cook, 1987].

Le rôle de l'acide, suspecté sur les études cliniques montrant que le traitement du RGO réduisait la fréquence du symptôme [Wilson, 1989] et le fait que des brûlures rétro-sternales lui sont fréquemment associées n'a pas pu être formellement démontré et un RGO pathologique n'est retrouvé que sur un patient sur quatre environ [Wilson, 1989]. Le rôle du stress et des troubles psychiques (anxiété, dépression, hypochondrie] a été souligné par de nombreux auteurs [Cook, 1989b; Richter, 1993].

La manométrie oesophagienne doit être systématique chez ces patients : elle permet de retrouver d'authentiques troubles moteurs : achalasie, relaxation incomplète du SIO, spasmes diffus, nut-cracker ou des troubles moteurs non spécifiques [Moser, 1991].


Eructation

Le mécanisme de l'éructation est aujourd'hui bien connu [Kahrilas, 1986; Wyman, 1990]. Le gaz d'origine gastrique traverse le cardia lors d'une relaxation transitoire, non-liée à une déglutition, du SIO. Il produit une distension du corps de l'oesophage puis est ensuite éliminé par une relaxation du SSO.

Hoquet

Le hoquet est souvent secondaire à l'irritation des centre nerveux (médullaires ou centraux) ou des nerfs contrôlant l'activité des muscles respiratoires. La manométrie oesophagienne pendant le hoquet montre un arrêt de l'activité contractile et une diminution de la pression du SIO voire une absence de relaxation [Amarnath, 1986; Triadafilopoulos, 1989]. La présence d'un RGO pathologique semble plus une coïncidence qu'une cause réelle [Fisher, 1989].


Rumination

Là aussi, la manométrie oesophagienne a permis de décrire sinon d'expliquer la rumination. Elle est souvent initiée par une déglutition qui entraîne une relaxation du SIO. Le passage du contenu gastrique résulte d'une contraction volontaire des muscles abdominaux ou du diaphragme [Amarnath, 1986]. L'examen manométrique montre, juste avant le passage du bolus, des pics simultanés de pression dans l'estomac et l'oesophage. En dehors du passage du bolus, la manométrie oesophagienne, gastrique ou duodénale est normale.

Symptomatologie extra œsophagienne. Certains symptômes extra-oesophagiens (chapitre 1) sont retrouvés dans le RGO. Les mécanismes par lesquels le RGO peut induire ces symptômes restent discutés [Jian, 1987]. Certains arguments cliniques et expérimentaux sont en faveur de micro-inhalations de liquide gastrique [Chernow, 1979; Barish, 1985] alors que d'autres suggèrent l'intervention d'un réflexe vagal [Mansfield, 1981]. Les troubles moteurs rencontrés ne sont que la conséquence du RGO (chapitre 9.1). Une "syncope de déglutition" a été décrite, probablement induite par une stimulation vagale [Richter, 1993].


Vomissements

Le vomissement est un phénomène complexe qui ne correspond pas à un péristaltisme rétrograde[1]. La physiopathologie du vomissement met particulièrement en jeu les structures centrales des centres du vomissement (la trigger zone), les afférences vagales et sympathiques [Meunier, 1988; Lee, 1993] qui commandent une succession de phénomènes mécaniques : propulsion du contenu intestinal dans l'estomac, contraction de l'antre, relâchement du SIO, contraction du diaphragme et de la musculature abdominale, inspiration profonde avec fermeture de la glotte [Lang, 1989]. L'enregistrement électromyographique de l'oesophage montre qu'il n'existe pas de contractions oesophagiennes lors de la relaxation du SIO. Les enregistrements cinéradiographiques montrent une hernie hiatale transitoire, cône d'attraction pour le contenu gastrique.